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29.12.2007
Du fond de mon premier vestiaire...
Douze mois en fin de souffle, une année finissant de creuser sa couche…
L’équipe de France n’a pas gagné son monde,
Les Ors de la République se star-académisent,
Le radical est religieux,
Le CAC agenouille ses prêtres,
Les bombes respirent avant d’exploser,
Les pensées s’embrouillent…
Un an de plus, mes rides sont les lignes des cahiers que je n’aie jamais remplies…Je m’accroche à mon enfance.
Tapi au fond de mon premier vestiaire, je souffle volontaire, sur les braises hésitantes de mon jeu. J’attise obstiné, le feu où couve encore l’esprit des joueurs de Soule, Choule, foires d’empoigne et autres batailles villageoises…Je pourrais peut-être même remonter jusqu’au fin fond des âges, et trouver dans les flammèches mouvantes quelques faces hirsutes et chasseresses des premières lignes australopithèques de l’humanité naissante…
Un an de plus, le demi-siècle me guette et les strates de ce cahier qui n’en finissent pas de grandir…Le remplierais-je un jour ?
Une année agonise. Une autre va surgir de l’entre cuisse du temps.
Je devrais vous la souhaiter bonne et heureuse, mais je trouve que cela n’a pas beaucoup de sens…Je vous l’espère sereine, quiète, un peu ovale aussi...Faite de riches rencontres et de peines rompues.
Je vous la souhaite vivante…Tout simplement !
24.12.2007
Oulouma et la "Tombal d'or"
Il y a des ailiers casqués pour qui cet accessoire s’apparente un peu aux jolies mantilles des vieilles andalouses… Il y en a d’autres (souvent les mêmes d’ailleurs...) dont le protège-dents possède plus une fonction de pastille à repousser les agressions pharyngées que de protection rapprochée d’une dentition accorte…On peut également rajouter aux deux premiers éléments, les « épaulières-Gibo » sauvegardes calorifères des arthroses résistantes…
Et puis un jour tu découvres Jean-Maurice ! (Enfin moi, pas vraiment puisque c’était le nom de mon père…) Un trois quarts aile extraterrestre ! Un type qui en deux ou trois matches vient de nous inventer le cadrage-percution sur vis à vis en déroute. Le tampon-de débordement sur troisième ligne aux abois. Le rucking-accélération sur seconde ligne en fin de sieste, et la passe plongée-vrillée « rétrofusagée » pleine vitesse dans le dos d’adversaires en désordre.
Bon ! C’est sûr, il nous a aussi réalisé la relance du condamné face à quatre bourreaux sanguinaires. Le petit coup de pied par dessus après alerte à Malibu sur ligne d’en-but en danger.
Mais globalement je dois dire que ce lascar m’impressionne ! Les émotions semblent être effacées de son logiciel… Dans le choix de l’intensité De son mental, il a coché la case « Gros ». Pour la détermination son curseur a cliqué sur « à fond », et sa religion a définitivement supprimé « l’Envie » dans la liste des sept pêchés capitaux…
Il a, dans sa grande dépense d’énergie (il devrait d’ailleurs se méfier, la couche d’ozone va porter plainte…) un peu effacé la prestation de son alter ego de bord de lignes, le petit Terchi, qui à mon sens bien que moins visible, ait fait lui aussi un excellent match.
Je décernerai donc pour cette journée(Grenoble/Pau) « la Tombal d’or* » à Jean-Maurice Oulouma* !
Je dois vous avouer que le grand sifflet de Dry et le solide Best ont raté cette récompense suprême d’un tout petit cheveu…
*Tombal d’or : Trophée prestigieux étant à l’origine des Oscars, Césars, Lions, et autres Talents de même métal, qui bien entendu n’égaleront jamais en prestige la récompense initiale.
*Jean-Maurice Oulouma : Jeune trois quarts aile grenoblois formé à Massy , et passé par Bourg en Bresse… Les autres joueurs nommés sont tous issus de la filière grenobloise…Et font partie de l’effectif professionnel.
22.12.2007
Cadeau de Noël
Vive Garonne et Monts illuminés
Ce n’était pas un match ! C’était tout autre chose !
Un ballet à corps perdus,
Une symphonie à cœurs concerts,
Un conte à chats bottés,
Une farandole à balle,
Un instant à bonheur,
Un cadeau à Noël….
![]()
Clermont / Toulouse : Merci Messieurs !
20.12.2007
Pathologie ovale et savonneuse...
Je voulais vous raconter aujourd’hui, le pire traumatisme que je dusse subir dans mon « incommensurable » carrière. Holà ! Tout doux ! Je vous rassure, il ne s’agit point ici de blessures physiques : Au diable les stupides fractures, les minables entorses, voire même les ridicules claquages…Non rien de tout ça, c’est un tourment bien plus grave qui me fait prendre la plume maintenant. C’est une affliction d’ordre psychologique qui m’atteignît en plein cœur(voire un peu plus bas) en ce jour funeste de premier entraînement…Je devais être junior premier année, comme chaque saison à l’USSE, la reprise se faisait le 15 août. Les premières séances étaient collectives, seniors et juniors pratiquaient ensemble. Ces rassemblements initiaux permettaient aux plus anciens de faire connaissance avec les nouveaux, et bien sûr d’ initier sans ménagement la ménagerie arrivant toute fraîche éclose de la fragile nursery cadette. Pour tout dire, nous n’en menions pas large, nos gueules étaient muettes, et nos bras au garde à vous. Celui qui nous impressionnait le plus, c’était le « gros René », seconde barre emblématique, homme de base, poutrelle des mêlées, 195 cm, 100… et quelques kilos( je reste un peu vague, par mesure de sécurité, je le croise encore assez souvent…) Pour la vélocité, les fées ne s’étaient pas penchées sur son berceau, En revanche, pour les organes génitaux, les enchanteresses avaient été des plus généreuses… La salière leur avait échappé des mains…Le compte y était largement. Pour preuve, nous vîmes un jour cet inestimable garçon, lors d’une troisième mi-temps mémorable dans un resto d’Aix les bains, nous interpréter un magnifique flamenco ! Pas de robe à volants, pas d’éventail non plus ! Il n’avait pour toute parure et pour tout accessoire que de simples « castagnettes » Quand je dis simple, il faut que je vous précise, notre animal s’était saisi d’une paire de magnifiques verres à cognac, et enserrant chacune de ses précieuses testicules dans leur étrange réceptacle, il se promena à travers toute la salle faisant teinter dans un déhanchement lascif son instrument aussi baroque qu’insolite. Les femmes étaient médusées, hypnotisées. Arrivant à la hauteur d’une charmante personne, il lui chipa ses rondelles de tomates, et se les frotta langoureusement sur le pubis. Il fit un triomphe. Le lendemain, au boulot, notre lascar avait visite médicale, je vous ne raconte pas la tronche du toubib découvrant dans la toison de notre artiste une foison de pépins de tomates…
Vous voyez maintenant à qui nous avions à faire !
Et bien ce fameux jour de premier entraînement, après avoir couru comme des dératés, mes jeunes coreligionnaires et moi-même, nous nous retrouvâmes tout timides dans un coin des douches. Bien décidés à nous laver gentiment, sans faire de bruit, sans déranger personne. Quand tout à coup le « Gros René » surgit avec dans la main une belle et toute nouvelle savonnette, l’inscription « Mon savon » gravé bien lisible sur ce terrible objet.
Il se tourne vers nous, nous toise, et dans un rire guttural, il nous dit.
«Ho les merdeux, vous connaissez la combine pour épater vos gonzesses »
Et joignant le geste à la parole, il s’enfile la grosse savonnette dans le prépuce. Une vision incroyable, il avait maintenant au bout du pénis une énorme spatule, battant d’avant en arrière dans un balancier démoniaque. Nous étions bouches bées, mon regard allait de cette broche de marteau-piqueur, à mon fragile « stylo bille ». Je n’avais qu’une envie, c’était de le ranger dans ma trousse…
J’étais traumatisé !
Je compris ce soir là, que je ne pourrais me montrer nu devant une fille avant dix bonnes années…J’exagère un peu, ce fut, me semble-t-il, dix mois ou peut-être dix jours…Enfin peu importe ! Le choc de cette image restera gravé dans ma caboche jusqu’à la fin de mes jours…
Mesdames, réfléchissez bien avant de faire pratiquer à vos garçons ce terrible sport. Les risques y sont terribles et pas toujours où l’on croit…
17.12.2007
Le dormeur de feinte...
Feinte de passe :
Esquisse de don,
Esquive d’offrande,
Simulacre d’abandon,
Suspension d’étrenne,
Atermoiement de largesse,
Cabotinage de ligne,
Faux-semblant de pré,
Fard d’arrières,
Artifice de transport,
Report de legs,
Brisure de vague,
Vague de lame
Âme en sursit
C’est devant la grande tribune aux places à l’honneur jamais démenti, aux pardessus-parvenus fumant à plus que l’envie des barreaux arrachés à quelques vieilles chaises d’origine cubaine que notre trois quarts centre saoulé par l’ivresse de l’espace conquis esquissa une grande et élégante feinte de passe… Un instant il crut voir briller les yeux des belles endimanchées accrochées aux fumerolles des manteaux importants. Il lui sembla qu’il pourrait avaler sans crainte les mètres qui le séparaient du triomphe. Il imaginait déjà la liesse d’après gloire, il se voyait debout sur le podium comptoir olympique du grand café des sports. Ils embarquaient lui et sa troupe d’artistes triomphants sur les planches des prés magnifiques où le bouclier l’attendait…
C’est à ce moment précis que la large et puissante lame faucheuse du troisième ligne ennemi vint le cueillir au bas des côtes. D’un coup net et franc, il vomit en même temps l’air de ses poumons et son lot de rêveries…Une ola de mise à mort secoua le stade. Les échelons cubains jetés à terre mourraient sous les coups de talons. Les Gracieuses indifférentes se repoudraient. L’entraîneur-tueur, de la pointe de son pied saigna le seau et son éponge. Le président notable rouge de rage dévorait à grands crocs le large bord de son chapeau…
Le bel attaquant, lui, couché le front dans l’herbe rase n’en finissait pas de mourir…
14.12.2007
A dormir de boue....
La boue, c’est souvent moche pour le rugby !
Elle rend muettes les jambes des artistes,
Mâchure le minois des beaux gosses,
Plombe le moral de la balle,
Fait manger sa prime au buteur,
Foudroie en plein cœur la lavandière qui passe,
Fait plonger le demi vulnérable et monter les belles quilles,
Chômer les mains inutiles et s’allonger les crampons…
Mais aussi !
Elle révèle les âmes guerrières, désigne les flâneurs de la sueur,
Convertit un jeu concis en acharnement redoutable,
Transforme les simples acharnés en déments formidables,
Maquille de courage les faciès et repoudre la crainte au vestiaire,
Gangue l’ogive précieuse, dégaine les gros cœurs…
Et surtout !
Les soirs de bonne fortune, elle peut rendre à tout un stade l’envie de toujours revenir…
Et dans un moment d’égarement, elle peut même habiller parfaitement une fille.... ![]()
12.12.2007
le vieux!
Il est là, le cœur carcéral, l’âme abandonné.
Il arbore les stigmates évidents du temps qui passe, son esprit est vide, personne pour ranimer la flamme des joutes de naguère, tout au fond de lui qu’une seule musique, le clapotis incessant d’une larme éternelle qui s’écrase sur un carrelage de misère. Son monde est serti d’une faïence tuberculeuse et miraculée. Dans ses souvenirs, toute une armée de guerriers valeureux et fidèles revenant sans cesse pour le même combat, refaisant comme les mers aux rochers, de magnifiques batailles. Aujourd’hui la vieillesse le gagne, les clameurs sont plus sourdes. Il n’y a plus d’étoiles pour venir l’éclairer, seule une lumière vomit par des vasistas laiteux l’éclaire. Son souffle est court, sa chair flasque, ses flancs humides. Son heure est proche, l’anéantissement le guette. Lui le précieux confident des chefs exaltés ne reçoit maintenant que les aveux râleurs d’une plomberie aux aboies. Mais brusquement, la porte s’ouvre, un vent de jeunesse s’engouffre, la vie à nouveau s’invite. Une armée entière le rejoint, l’embrasse et l’étreint. Tous sont là, s’invectivent et s’esclaffent. Il y a comme un air de cocagne, les fenêtrons semblent tout d’un coup plus grands, l’éclairage plus vif, les murs plus larges. L’air est plus sain, une chaleur d’humanité combattante emplie l’atmosphère. L’instant est important, mais l’humeur est rieuse, presque enfantine, une jubilation fiévreuse couve. Les murmures échangés rassurent, lient, attachent et façonnent un canevas complice, composent une mélopée magique. Et soudain, les paroles du chef prélat montent en chaire. Ces mots jaillis d’une gorge que l’on croyait muette, tonnent, résonnent et foudroient l’assistance, font fuir sur les faces les sourires insouciants, font se tendre les esprits, se serrer les cœurs. L’instant est solennel, l’intensité est palpable. L’homme parle, harangue, invite et exhorte. Ses ouailles sont à genoux, le lieu est maintenant sacré.
Un bruit strident retenti !
Dehors l’agitation gagne, l’impatience collective tambourine à la porte, la pression affective est à son comble. Enfin l’issue est ouverte, les têtes se lèvent, les corps les suivent, tous s’échappent vers leur destin.
Tout au bout du couloir le sire au sifflet les attend;
Tout au bout du couloir, le soleil mange l’ombre;
Tout au bout du couloir la crainte bouffe les tripes;
Tout au bout du couloir, le terrain appelle ;
Tout au bout du couloir, les tribuns bariolés hurlent leurs couleurs.
Le sort en est jeté, le jeu va choisir son camp, les rebonds incertains, vont distribuer le bonheur et asséner les larmes. Les vagues incessantes des placages, les courses chaloupées, les passent fuyantes vont faire chavirer le public.
Lui, à nouveau solitaire, la pénombre redevient son lot. Seul une lumière blafarde irise le plafond, son unique musique, l’éclat continu de la goutte immortelle fuyant d’une douche centenaire, sa faïence souffreteuse semble plus grise, son espace plus étroit, son atmosphère plus froide. Enivré par les effluves, sonné par les mots, groggy d’émotion et de fièvre, abandonné…
Lentement, le vieux vestiaire à bout de souffle, se rendort….
Texte 22 de "A coeur ovale"
10.12.2007
Pas de sang dans leurs sillons...
Il y a des soirs comme ça où l’hiver bien encaissé dans la terre humide rend les hommes à leur vraie nature. Il y a des blés, des semences, des valeurs et de belles vertus qui ne peuvent attendre la chaleur des moissons… Il y a des stades rendus à la boue où des âmes pourtant guerrières ne répandent pas dans les sillons profonds de leur immense volonté le sang pur de leurs adversaires…
Il n’y a pas de guerre propre ! Mais il y a des combats admirables !
J’ai assisté hier à une renaissance. J’ai pu voir, entendre, respirer et vivre le renouveau du caractère magnifique qui a toujours habité le cœur des gens de Lesdiguières. Il n’y a que le rugby pour exalter à ce point l’union des corps et des esprits.
Qu’elle fut belle cette empoignade ! Que se fut grand ces assauts, contre assauts, et autres mêlées, démêlés, charges, renversements, et basculements des combattants par dessus le bastingage d’une ligne d’avantage qui ne voulait jamais se rendre… Pas de somptueux déploiements, pas de passes croisées alambiquées, pas de chisteras de feria ovale. Dans cette arène grenobloise et toulonnaise il n’y avait que des taureaux et des mètres précieux à gagner à la sueur des cornes et à l’âpre détermination du mental…
Je crois tout à la fin que c’est justice qu’il n’y ait pas de vainqueur après un tel engagement. La défaite aurait été par trop cuisante pour le perdant. Même s’il est vrai que la troupe grenobloise aurait tiré un net avantage (pour la suite) à remporter la mise sur son bel « ennemi » d’un soir.
Toulon, Grenoble, deux villes, deux clubs avec un immense passé, un beau présent et un magnifique avenir à écrire…Deux méthodes différentes…Mais quand même au bout du compte, des valeurs amplement partagées…
Je salue bien bas les guerriers d’un soir, et cela sans aucune distinction de couleurs !
08.12.2007
Rien qu'un pied dans ma béchamel...
Le rugby, c’est quand même une drôle de béchamel !
Tout est parti d’un type maladroit avec ses pieds, et qui sans demander la permission à personne se mit à faire joujou avec ses doigts…Et puis là dessus, tu as une bande d’illustres inconnus qui se sont mis à pondre toute une liste de règles sans nom pour ennuyer les adeptes de la manette…du coup, notre jeu au départ joyeux et innocent se transforma en machine de guerre pire que les échecs…Avec des lignes premières et secondes, des troisièmes sur les ailes qui vont jusqu’au centre…Des demis des trois quarts et tout un bazar collectif…Avec des conquêtes emmêlées et des remises en jeu voltigeuses. Des coups de pieds tombés toujours en avant. Des passes en arrières pour rendre les choses impossibles. Des lignes de hors jeu qui tremblent sans cesse. Des mauls pénétrants qui ne ressortent pas souvent. Des cocottes insoumises qui ne veulent jamais se coucher. Des travers, des chaloupes, des balles vissées et des esprits qui dévissent. Des espaces libérés et des cartons qui emprisonnent. Des bras qui se cassent et des pénalités fantômes…
Et tout ça ! Pour que bien souvent à la fin, une bande de braillards s’en remette à la mire incertaine d’un seul des leurs !
Décidément, je pardonnerai toujours au buteur ses trajectoires fragiles…Seule la désinvolture est inexcusable !
« Nous avions tous envie de gagner…Mais à la dernière seconde, seul un pied pouvait décider pour nous ! »
06.12.2007
Choucroute et conséquence...
Dans la vie vous rencontrez parfois des gens extraordinaires, avec des parcours fabuleux, des vies incroyables. Parfois même, ces gens vous font faire des choses inimaginables, ils vous embarquent malgré vous, dans des loufoqueries devenant quelquefois des triomphes.
C’était en 84 ou 85, une sélection française emmenée par le grand Freddy(capitaine de Grenoble) accueillait ce 11 novembre, les Australiens dans notre vieux stade municipale. Mon club banlieusard adepte de la seconde div’ avait reçu pour l’occasion, le droit d’organiser une buvette au pied des tribunes de ce rendez-vous historique.
Pour nous c’était une aubaine, l’opportunité d’engranger une manne inattendue. En effet l’argent manquait à bord, nous jouions tous pour les beaux yeux des rares supportrices qui avaient repéré en nous des athlètes magnifiques, nous patalions derrière les ballons pour conserver notre âme enfantine, et je dois vous avouer que l’on y parvenait assez bien…
Traditionnellement, le soir du 10, l’USSE Rugby organisait un bal. Cette année là, une choucroute monumentale nous avait conduit jusqu’aux aurores.
La fin de matinée nous réunissait à nouveau pour le chargement des différents liquides et casse-croûtes inhérents à la pratique « buvettistique », sous la direction de notre président soigneur Jeannot.
Un homme extraordinaire, une légende vivante, un ancien adjudant des Tabors marocains. Débarquement en Provence, campagne d’Italie, remontée sur Berlin, l’Indo, des médailles dans tous les sens, il avait tout fait…
Les soirs de victoires, les veillées de beuveries chantantes voyaient notre gradé appeler le caporal Pafio (notre ouvreur), au rapport, celui-ci battait le rappel, trois secondes étaient suffisantes pour nous voir en colonne par deux, au garde à vous défilant sous les « hop ! dé ! » Du chef aux anges. Nous défilions au son des fifres et tambourins virtuels, traversant les bistros, enjambant les tables, renversant les chaises, puis une virée sur le trottoir d’en face et nous rentrions à nouveau hilares reprendre le cours de nos soirée interminables…
La camionnette enfin pleine, nous étions prêts à partir.
Tout à coup un grand cri nous arrête. Notre président gesticule.
« Ouvrez-moi ces portes ! Chargez-moi donc cette grande marmite ! »
Le patron voulait que l’on charge une immense gamelle de choucroute qui nous restait de la veille. On tente de le raisonner, que ça sert à rien, qu’on ne pourra pas la vendre, qu’elle est froide, qu’on a pas d’assiette, que les couverts on y pense même pas ! Rien à faire, y veut pas en démordre, il faut embarquer son chou sous peine de représailles terribles.
Notre buvette fut magnifique, un succès du diable ! De plus, on avait organisé des équipes de deux qui défilaient dans les gradins pour vendre à la criée boissons et remontants.
La fin du match et une victoire australienne voit notre estaminet démontable pris d’assaut. Du monde de partout, on a plus assez de bras pour servir, et bientôt plus de jambon pour les baguettes pourtant encore nombreuses. La foule affamée commence à râler, l’émeute nous guette. Et là, notre président goumier a un réflexe de génie. Il chope un bout de baguette, le fend en deux, trois cuillères de choucroute à l’intérieur, et le tour était joué.
Les premiers clients reçoivent leur présent avec une mine dubitative, puis bien vite ce qui semblait être une farce de mauvais goût, se transforme en un triomphe incroyable. Les types se battent pour avoir droit à cet encas divin, la cohue est énorme, la mêlée gigantesque. En quelques minutes la messe est dite. Plus le moindre vermisseau de choux au fond du récipient maintenant rutilant. Nous avons fini deux heures plus tard, au pied d’une buvette exsangue, pliés en deux morts de rire. Devant nous, un président fantasque, nous toisait d’un regard de vainqueur et nous racontant la journée écoulée comme si cela avait été la bataille de Diên Biên Phù(mais victorieuse...).
Voilà mes tout bons, comment par l’entremise de cet artiste décoré nous réussîmes le tour de force de vendre pour l’unique et seule fois dans l’histoire de ce sport, des sandwichs à la choucroute froide à une populace rugbyphile et affamée !
Notre ami Jeannot nous a quitté à cette époque de l'année en 1988, fauché non pas par une rafale ennemie, mais par une bastosse cancéreuse en pleine poitrine. Il repose au cimetière de Saint-Égrève, juste en face de mon père, je me plais à penser que pour faire passer le temps, ils ont tous les deux, d’interminables discussions ovales...



